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Le concept d’aura et son expérience esthétique à l'ère de la reproduction numérique
(论本雅明的“灵晕”概念及其在数码复制时代的美学经验)

HE Jing | 文 贺婧
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Introduction
(导论节选)

En février 2011, Google a lancé le Google Art Project, un site qui « permet aux amoureux de l’art de se balader virtuellement dans 17 grands musées de neuf pays »1 [figure 1]. Autour de cette nouvelle ambition de « musée imaginaire2 », les médias ne cessent de tarir d’éloges : « des toiles de maîtres visibles de chez soi! » (Le Vif, lundi 07 février 2011); « Visitez virtuellement les plus grands musées du monde en un clic3! » (RFI, vendredi 04 février 2011); « Quel bonheur de pouvoir zoomer sur la Nuit étoilée de Van Gogh! » (Avantages4)...etc. Ainsi arrive enfin l’ère de triomphe qui réussit à effacer la fossé entre « grand art » et grand public. Cependant, cette « nouvelle » dispositif n'est pas entièrement nouvelle, car elle s'établit sur la technique de la reproduction numérique – technique existant depuis des décennies déjà. Au fond, il s'agit du problème de l'œuvre d'art et sa reproduction technique. Et en effet, toutes les polémiques gravitant autour de cette nouvelle installation se rapprochent de l'un des moments essentiels du début de cette histoire, à savoir la théorie esthétique de Walter Benjamin – cette incontournable réflexion de la première moitié du XXe siècle, à propos de ce changement de réception esthétique, induit par les nouvelles technologie.

En 1935, Walter Benjamin a développé sa fameuse théorie de l’aura dans L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, et avec cette notion majeure pour l'histoire de l'art, il a lancé sa réflexion sur les phénomènes de diffusion et de réception — relativement aux œuvres d'art — en tant qu’ils sont changés par les techniques de reproduction. Selon Benjamin, ces techniques (photographie et imprimerie notamment) suscitent une « dépréciation de l'authenticité5» et une désacralisation de l'œuvre d'art. De la pièce originale à sa reproduction, l'œuvre d'art perdra les valeurs de culte propres à la pièce unique. Cependant, pour lui, cette perte de l'aura ne participe pas nécessairement des conséquences négatives, quant aux bouleversements de l'expérience esthétique, elle permet également aux masses de « s'approprier l'objet dans l'image et dans la reproduction6 ». En ceci, l’aura s’entend comme une notion ambiguë impliquant des expériences paradoxales. Et cette ambiguïté est aussi la source qui conduit aux polémiques postérieures, à propos de cette thèse benjaminienne. Mon article, rédigé au moment de la mise en ligne de Google Art Projet, va donc reprendre comme le point de départ le concept d’aura, tel que développé par Benjamin, afin de repenser cette notion ambivalente, ainsi que les expériences qu’elle apporte à notre époque numérique.

En fait, cette thèse benjaminienne, en presque quatre-vingts ans, n'a jamais été démodée, mais en revanche elle initie en quelque sorte la prémonition du changement de statut de l'œuvre d'art par les nouvelles technologies. Néanmoins, le contexte — technique et social — a tellement changé par rapport à l'époque de Benjamin, que la notion d’aura doit être remise à jour. Si aujourd'hui nous parlons de l’aura benjaminienne et de la reproduction technique — en 2011 — l’intégration de la reproduction numérique dans cette discussion est incontournable. Car à notre époque, les reproductions traditionnelles (photographie ou imprimerie) ne sont plus le seule moyen de reproduction des œuvres: dès les années 1980 est apparue la technique de reproduction numérique. Cette nouvelle technologie permet une reproduction en quantités infinies et change largement le rapport de l'espace et du temps dans l'expérience de l'œuvre. Plus encore, cette technique est en train d'investir le champ des reproductions traditionnelles grâce à la rapidité de l'évolution technique, notamment l'expansion d’Internet. Lorsque nous regardons Google Art Projet, nous nous demandons si les interprétations de la notion d’aura ne deviennent pas plus complexes du fait des nouvelles expériences de l'œuvre d'art à l'ère numérique.

D'ailleurs, si l'aura portée par l'original nous paraît être ambiguë, c’est parce qu’il s’agit d’une notion évoluée, diversement définie par Benjamin. La plus fameuse définition qu’il en ait donnée, c'est : « unique apparition d'un lointain, si proche soit-il7 ». Avec la reproduction traditionnelle comme les photographies ou les albums, les œuvres sont de plus en plus proches du spectateur, mais comme indiqué par cette première définition benjaminienne : entre la proximité et le lointain, plus on approche de la reproduction, plus on éloigne sa valeur auratique. Aujourd'hui, en apercevant l'œuvre dans une proximité extrême du fait de la reproduction numérique, il apparaît des nouvelles problématiques à poser: une distance si inhabituelle avec l'œuvre d'art ne renverse-t-elle le rapport entre « proximité » et « lointain »? De ce fait, l'aura a-t-elle vraiment disparue? Si non, revient-elle grâce à ce genre de nouvelles expériences? Ou un nouveau genre d’aura va-t-il surgir ? En même temps, en regardant l'autre définition proposée par Benjamin: « une trame singulière d'espace et de temps », nous nous demanderons si l'expérience suscitée par la reproduction numérique n’engendre pas une autre expérience semblable; à savoir un autre genre de « trame singulière d'espace et de temps ».

Il ne faut pas oublier que dans l'essai Sur quelques thèmes baudelairiens (1939), Benjamin met en relation la notion d'aura avec celle d'expérience. Dans le passage de l'original à la reproduction, une sorte d’atrophie de l'expérience se produit. À travers cette explication nous éclairciront ce que peut être cette expérience à propos de la reproduction numérique, mais aussi quelles en sont les différences par rapport à la reproduction traditionnelle. Si la position benjaminienne balance entre les conséquences positives et négatives par rapport aux aspects sociopolitiques de la reproduction technique, la reproduction numérique, aujourd’hui, suscite-t-elle des effets aussi équivoques que ceux de la précédente?

Avec Benjamin, l'aura n’a jamais eu de définition nette, bien au contraire, il a laissé beaucoup de marge pour l'interpréter. Aujourd'hui le contexte de cette thèse se complexifie « à cause de » l'évolution des « nouvelles » technologies8.

En somme, l’ensemble de l’article reprendra cette notion d’aura benjaminienne pour la remettre dans notre contexte actuel — l'enjeu étant d'essayer d'établir de nouvelles interprétations sur la théorie de l'aura à l’ère de la reproduction numérique
1Radio France Internationale, « Google Art Project : les musées du monde entier en un clic », 4 février 2011, http://www.rfi.fr/france/20110204-google-art-project-musees-monde-entier-clic. (consulté le 23 mars 2011)
2André Malraux, Le musée imaginaire, Gallimard, Paris, 1965.
3Radio France Internationale, http://www.rfi.fr/france/20110204-google-art-project-musees-monde-entier-clic. (consulté le 23 mars 2011)
4Avantages, http://www.magazine-avantages.fr/,google-art-project-les-tableaux-du-monde-a-portee-de-clic,113,19745.asp. Sans date précise marqué sur le page du site, (consulté le 23 mars 2011).
5Walter Benjamin, L'Œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique, in Œuvres, Tome III, traduit de l'allemande par Maurice de Gandillac, Rainier Rochlitz et Pierre Rusch, Éditions Gallimard, Paris, 2000, p. 73.
6 Ibid., p.75.
7 Ibid., p.75.
8 « Nouveau » qualifiant ici un phénomène de renouvellement permanent.